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WARMING UP

Qu’un voyage aux commémorations du Jour J en Normandie (nord-ouest de la France) commence par une opération chirurgicale, ce n’est pas très courant, vous ne trouvez pas ? Il se trouve que le médecin qui m’a opéré est un passionné et un érudit de l’histoire militaire, et plus précisément de la Seconde Guerre mondiale.

Eh bien, Juan Manuel Poyato Galán, c’est ainsi qu’il s’appelle, est également membre fondateur d’un groupe de reconstitution historique ici à Séville. Ils incarnent en particulier des membres de la 101e division aéroportée (Screaming Eagles), et il m’a expliqué que chaque année (c’était la cinquième fois), ils se rendent dans le nord de la France pendant quelques jours en juin, à l’occasion des commémorations organisées dans la région pour l’anniversaire du Débarquement de Normandie, ou Jour J.

PARTIE 01.

PRÉPARATION ET DÉPART

Durant les semaines précédant le voyage, j’ai planifié et dressé une liste du matériel que je comptais emporter : l’uniforme de major de la division aéroportée Pegasus, que j’ai vérifié les jours précédant le départ.

Il se trouve que tous les autres membres de l’expédition allaient être habillés en uniforme de l’unité américaine qu’ils représentaient, à savoir la 101e division aéroportée, ce qui rendait le Battle Dress britannique un peu exotique parmi le groupe.

PARTIE 02.

MANOIR DE MAGNEVILLE (FRESVILLE)

Après les avions et les autoroutes, lorsque nous avons enfin commencé à circuler sur des routes étroites bordées de hauts murs en pierre recouverts de lierre et d’herbes — les fameux bocages —, nous avons commencé à sentir l’ambiance du week-end à venir.

Nous sommes arrivés au Manoir de Magneville, une grande maison de style manoir transformée en hébergement rural charmant dans le village (façon de parler, il y a quatre maisons environ) de Fresville. Ce qui me frappe surtout, c’est l’architecture locale : des maisons en pierre d’un ou deux étages, très anciennes, et pratiquement aucune construction récente. On dirait que le temps s’est arrêté il y a 70 ans.

PARTIE 03.

SAINTE MÈRE ÉGLISE – MARCHÉ ET CAMP

L’appel est lancé, nous rassemblons tout notre équipement et nous nous dirigeons vers la ville de Sainte Mère Église, où, uniquement aujourd’hui, se tient un marché et une exposition de matériel, d’uniformes et de tout ce que l’on peut imaginer en matière de collection militaire. Cette localité est restée pratiquement la même que la nuit où elle fut prise par la 82e division aéroportée américaine.

Outre le fait d’être la première ville libérée par les Américains, elle est également célèbre pour l’épisode du soldat américain John Steele, resté suspendu à la tour de l’église, qui, incapable de se libérer du harnais de son parachute, fit semblant d’être mort jusqu’à ce qu’il soit capturé deux heures plus tard par les Allemands. Il se trouve qu’il eut finalement plus de chance que nombre de ses camarades tombés sur la place, illuminée par l’incendie d’une maison située à l’emplacement actuel du musée Airborne, et qui furent abattus dès leur atterrissage.

En approchant du village, nous croisons les premiers véhicules : plusieurs Jeeps Willys et un véhicule blindé américain M2. Jusqu’à arriver à un immense entrepôt rempli de stands de divers participants locaux et étrangers. À l’extérieur, avant d’entrer dans l’enceinte, nous tombons sur un camion avec un stand de recrutement pour la Légion étrangère.

À l’intérieur, des gens de tout type, en civil ou en uniforme, se mêlent au public venu assister à l’exposition. Casques de la Première Guerre mondiale, armes de tous calibres, tailles et couleurs, caisses de munitions, décorations, statuettes, paquets de cigarettes, drapeaux, affiches, magazines et journaux de l’époque, uniformes, encore des uniformes… Un véritable paradis pour les passionnés de collection et de reconstitution, on ne savait plus où donner de la tête.

Comme il s’agit d’un marché qui n’a lieu qu’une seule fois par an, les exposants essaient de faire leur chiffre en une seule journée, augmentant sensiblement les prix. Il faut aussi être très calé pour savoir distinguer les pièces d’origine des copies très bien faites

PARTIE 04.

ARIZONA CAMP (Carentan)

 

Nous nous dirigeons ensuite vers Carentan. À la sortie de cette ville, le camp Arizona comptait 150 figurants répartis entre différents stands et scènes reconstituées : un bureau de poste, un dépôt d’intendance, un petit hôpital de campagne, des positions fortifiées, ainsi que d'innombrables véhicules avec leurs équipages respectifs, exécutant même certains exercices (drills) de marche, défilé ou entretien de véhicules.

Et juste au moment où nous avions presque fini notre visite, un avion de transport C-47 passe à proximité du campement. Une alarme retentit en guise de salut et d’alerte aux visiteurs. Lors du troisième passage, un groupe de parachutistes (avec des modèles de parachutes de l’époque) saute au loin. Un dernier passage et un second groupe, plus nombreux que le précédent, saute à son tour.

PARTIE 05.

PONT PÉGASE (PEGASUS BRIDGE)

Grâce à mon insistance tenace, mes compagnons “mâcheurs de chewing-gum” cèdent et répondent à mes supplications de partir vers la zone d’influence britannique pour voir un site correspondant à mes préférences. Nous nous dirigeons vers Caen. La veille, alors que nous nous rendions à notre hébergement, Poyato avait fait un commentaire en traversant un pont sur un viaduc de l’autoroute, assurant qu’au loin on pouvait voir (de jour) le pont Pégase (un autre site incontournable). Ce pont, construit en 1934, fut pris d'assaut par les forces britanniques de la 6e division aéroportée dont il porte aujourd’hui le nom.

Nous nous garons à côté et observons une route étroite à double sens et un pont traversé par des véhicules et des piétons, enjambant un grand canal bordé de marais. Se détache un bâtiment à deux étages : le Café Gondrée, premier bâtiment libéré de la France occupée et halte incontournable pour tout visiteur.

Il se trouve que le pont visible aujourd’hui est une réplique de l’original, acheté par des vétérans britanniques pour le prix symbolique de 1 livre, puis installé dans le musée voisin. Dans le cadre de l’opération Tonga, la prise de ce pont constitua le premier objectif de la 6e division aéroportée britannique (Pegasus Div), qui devait protéger le flanc gauche de la 3e division britannique, débarquant sur la plage Sword afin de prendre Caen. L’opération fut menée par la compagnie D du 2e bataillon d’infanterie légère d’Oxfordshire et Buckinghamshire sous le commandement du major John Howard, à bord de trois planeurs Horsa.

La prise du pont Pégase représenta le premier objectif de l’invasion de la France occupée, comme je l’ai mentionné plus tôt. À 00h16, le premier planeur Horsa atterrit à 55 mètres du pont, entre l’Orne et le canal de Caen, dirigé par le lieutenant Den Brotheridge. En 15 minutes, les Britanniques contrôlaient les deux ponts. Howard envoya alors le message codé “Ham and Jam” pour signaler le succès de la mission.

PARTIE 06.

PLAGE DE SWORD

Le soleil se couchait et il fallait continuer. Nous nous rendons vers une autre zone de débarquement, cette fois-ci le secteur anglo-canadien.

À Colleville-Montgomery, en nous approchant du rivage, ce lieu nous surprend avec une scène unique. Malgré les fortes rafales de vent, un groupe de sonneurs écossais, vêtus de leurs kilts réglementaires, se prépare en cercle devant ce qui semble être un monument recouvert de bâches et sur le point d’être inauguré : ce sont les membres du Jedburgh Royal British Legion (Scotland) Pipe Band. Le silence se fait et seul le vent se fait entendre parmi les présents. Soudain, une des membres entonne une chanson écossaise traditionnelle, aussitôt suivie par toutes les cornemuses.

Il s’agissait du monument dédié à Bill Millin. L’histoire de cet homme, passé à la postérité comme “Piper Bill”, a été immortalisée dans le film Le Jour le Plus Long. Bien qu’il ne soit pas armé, et tandis que ses compagnons tombaient autour de lui, Millin mena les troupes britanniques qui débarquaient sur SWORD BEACH tout en jouant “Highland Laddie”. Son commandant, Lord Lovat, lui avait demandé d’ignorer la règle interdisant de jouer de la cornemuse au combat et de continuer à jouer pour motiver ses compagnons. Millin n’avait que 21 ans à l’époque.

Où que l’on aille, sans même l’avoir planifié, on tombait sur des cérémonies, des célébrations, des actes et des hommages en tout lieu. C’était impressionnant.

PARTIE 07.

CARENTAN LIBERTY MARCH

Une partie du groupe s’apprêtait à participer à la Carentan Liberty March, un parcours d’environ 18 km où toute personne inscrite à l’avance pouvait profiter d’une marche dans les environs de la ville. Condition unique : porter un uniforme de troupes aéroportées américaines.

Après une recherche courte mais intense du point de départ de la marche, nous arrivons au port de la ville — très tard, vraiment très tard (les quatre pelotons étaient déjà formés) — et nous ne pouvons donc pas profiter du Petit Déjeunerservi par des dames vêtues de costumes d’époque. Alignés dans les quatre pelotons mentionnés, chacun en trois rangs, les participants de différentes nationalités se rejoignent. Plusieurs Jeeps servent de véhicules de transport et de soutien avec le personnel du Staff, et la marche commence.

Tout au long de l’itinéraire, l’organisation avait prévu des arrêts ou des zones où étaient recréées des situations semblables à celles que pouvait connaître un peloton dans cette zone à l’époque : traversées de ponts, embuscades théoriques, checkpoints, etc.

PART 08.

MUSÉE AIRBORNE DE SAINTE MÈRE ÉGLISE

Nous avons ensuite décidé d’aller au musée Airborne de Sainte Mère Église. Bien agencé, c’est l’un des plus grands et des plus complets sur les troupes aéroportées, avec le musée Pegasus cité précédemment, bien que chacun soit dédié aux nationalités des unités qu’il présente.

De nombreuses vitrines exposent des uniformes, équipements, documents (plans, photos, magazines, articles, documents officiels, etc.) et objets d’époque, plus ou moins curieux. Par exemple : une collection de tabac (à rouler, cigarettes et pipes), du matériel de baseball apporté par les troupes américaines, ou des mannequins portant des uniformes allemands. Un avion de transport Douglas C-47 et un planeur Waco font partie des grandes pièces exposées, ainsi que des chars Sherman à l’entrée et encore des Jeeps.

PARTIE 09.

UTAH BEACH

Utah Beach est la plage la plus occidentale des cinq plages de Normandie, située entre les localités de Pouppeville et La Madeleine, à l’ouest de la plage d’Omaha. Le débarquement des troupes américaines eut lieu un kilomètre au sud de l’objectif initial, à cause de la fumée causée par le bombardement naval.

Cependant, les défenses ennemies étaient moins concentrées à cet endroit, causant 197 pertes américaines entre morts et blessés, ce qui explique pourquoi cette plage fut celle avec le moins de pertes le Jour J, et fut prise en un temps record.

PARTIE 10.

CIMETIÈRE ALLEMAND DE LA CAMBE

À force de passer devant, sur la route nationale lors de nos déplacements, et après que Poyato nous l’a signalé à plusieurs reprises, nous avions très envie de le visiter. Il s’agit de l’un des plus grands cimetières militaires de la région, dédié cette fois aux soldats allemands. Impressionnant et émouvant sont deux mots qui décrivent parfaitement ce lieu.

Le cimetière s’étend sur environ 7 hectares et abrite les tombes de 21 500 soldats allemands morts lors des combats de 1944. Les sépultures sont organisées en groupes sous cinq croix noires, faites d’une pierre sombre qui rappelle la roche volcanique. Il comprend également une chapelle commémorative et un tertre central, accessible à pied, offrant une vue d’ensemble du site.

À l’entrée, un groupe de soldats allemands, visiblement des parachutistes d’après les insignes sur leurs bérets, attend en silence. Nous arpentons les allées du cimetière, lisant les noms et informations gravés sur de petites stèles noires et carrées, à l’ombre de chênes majestueux spécialement plantés ici. Cette essence ne pousse pas naturellement dans la région, mais elle a été choisie car le chêne est l’arbre de l’honneur, et Eichenlaub (feuille de chêne) est un symbole héraldique et militaire allemand.

Au loin, nous voyons les soldats aperçus plus tôt entrer en formation au cœur du site. Derrière eux marche un deuxième groupe, conduit lui aussi par un porte-drapeau arborant l’emblème de son unité. En m’approchant, je distingue sans erreur possible les motifs de camouflage : Flecktarn pour les premiers, DPM pour les seconds. Il s’agit clairement d’un peloton d’une unité aéroportée néerlandaise, également en tenue de combat.

Ces deux groupes sont suivis par une troisième formation, plus réduite, composée de vétérans âgés de la Seconde Guerre mondiale. Chacun porte les insignes et drapeaux des unités qu’ils ont servies. La scène se déroule dans un silence absolu. Les deux premiers pelotons se mettent en ligne. Le moment est simplement saisissant.

PARTIE 11.

BATTERIES ALLEMANDES DE LONGUES-SUR-MER

Situées entre les plages d’Omaha et de Gold, ces batteries s’étendent sur une vaste surface de champs de blé doré et de colza jaune. Il s’agit d’un ensemble de quatre canons de 150 mm appartenant à la ligne de défense appelée “Mur de l’Atlantique”. Les installations sont reliées par des chemins, chaque canon protégé par une grande casemate en béton, avec poste de commandement, abris pour le personnel et les munitions, et plusieurs emplacements pour mitrailleuses.

Depuis l’intérieur de l’une des fortifications encore debout, nous observons la ligne d’horizon et imaginons ce que pouvaient voir les défenseurs allemands : la flotte alliée approchant à l’horizon. Protégés par d’épais murs de béton, on peut encore observer à l’extérieur les impacts causés par les bombardements. La solidité des matériaux a permis à la structure de résister, avec seulement quelques dommages légers.

La nuit précédant le Jour J, le 6 juin 1944, la batterie fut fortement bombardée par les forces aériennes alliées. Le lendemain matin, elle fut prise pour cible par le navire français Georges Leygues et le cuirassé américain Arkansas. La batterie ouvrit le feu à 6h05 et tira au total 170 obus ce jour-là, forçant le navire amiral HMS Bulolo à se retirer.

Trois des quatre canons furent finalement détruits par les croiseurs britanniques Ajax et Argonaut, et un seul canon resta opérationnel de manière intermittente jusqu’à 19h00. L’équipage (184 hommes, dont la moitié avait plus de 40 ans) se rendit à la 231e brigade d’infanterie le lendemain.

PARTE 12.

RETOUR

Mais le week-end touchait à sa fin et, petit à petit, nous avons pris la route du retour. Nous sommes arrivés à Paris de nuit, sous la pluie. Il y avait des travaux à l’aéroport d’Orly.

Avec juste assez de temps pour embarquer, la carte d’embarquement entre les dents, je cours à la porte.

Une fois assis dans l’avion, nous nous détendons et sombrons dans le sommeil jusqu’à notre arrivée à SVQ. Nos familles nous y attendaient. Après 3 400 km en avion et 1 200 km en voiture, nous avions mené à bien notre mission.

Au revoir !

Je tiens à remercier du fond du cœur mes compagnons de voyage : Juanma, Jeantonio et Diego, de m’avoir permis de partager ces jours et d’en avoir autant profité.

Vivement la prochaine fois en Normandie